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La Haute-Joux en héritage

Séries d'articles : Jean François Xavier Girod, le médecin aux mille et une vies

Lors d’une épidémie dans les environs de Lons-le-Saulnier, la comtesse de Lauraguais, Elisabeth Pauline de Gand, le fait appeler au château d’Arlay pour inoculer ses enfants.

L’opération se déroule très bien. La comtesse, dont les légitimes angoisses de mère sont enfin apaisées, veut lui témoigner sa profonde reconnaissance. Elle insista pour lui remettre un don de grande valeur, qu’il refusa. Pensa-t-il à son serment d’Hippocrate ? Il est probable que l’opportunité d’un enrichissement personnel obtenu grâce à ses talents contre la variole heurtait ses  convictions d’humaniste.

Néanmoins, il connaissait la misère des ses compatriotes du Val de Mièges, il savait combien les maladies, les disettes successives avaient anéantis de familles. En 1770, un siècle après les terribles guerres contre la Comté, les démographes confirment que l’ensemble de la population des campagnes était loin d’avoir retrouvé toute la vitalité de la province d’antan.

En lisant « La guerre de dix ans » de Gérard Louis, on comprend pourquoi la mémoire de ce désastre était encore bien présente dans les cœurs et les esprits.

Le Dr Girod devait connaître aussi les anciennes revendications des habitants des communautés villageoises de la Seigneurie de Nozeroy, demandant que soient préservés les pâturages et les droits d’usage de la Haute Joux. En 1773, l’exploitation de cette forêt dépendait d’un régisseur qui en tirait des revenus considérables. Les gardes infligeaient sans cesse des amendes sur le bétail, les citernes et les coupes de bois. Les paysans et manants travaillaient pour le compte de ce régisseur, plus que l’usage ne le prévoyait dans les anciennes Chartes médiévales accordées par les premiers seigneurs de Chalons.

A plusieurs reprises, la comtesse de Lauraguais leur avait donné raison, mais sans réussir à éteindre les doléances envers la « Gruerie de Nozeroy ». Ces conflits perdurant depuis des années, comment penser que le Dr Girod n’eut pas l’idée de tenter une médiation ? Ce que nous savons, c’est qu’il exprima le désir que la générosité de la comtesse s’exerçât à l’avantage de ses concitoyens des communautés villageoises.

La comtesse décida en définitive de donner aux habitants de Mignovillard, près de 700 hectares de pâturages et prés bois de la forêt de la Haute-Joux.

Le 23 septembre 1773, pour témoigner sa reconnaissance à ce médecin exceptionnel, qui avait certainement préservé sa descendance, Elisabeth Pauline de Lauraguais remis, symboliquement, ce don de grande valeur à Jean François Xavier Girod en personne. Il le reçu en mains propres car il avait été mandaté par l’ensemble des habitants du village pour les représenter.

Un acte officiel, mentionné dans l’une des mémoires du Prince Pierre D’Arenberg lors des procès de la Haute-Joux, précise que la cérémonie se déroula sur la place publique de Mignovilars. Elle est retranscrite en ces termes :

« Par devant les conseillers du roi, notaires à Besançon et témoins soussignées, est comparue très illustre et très puissante dame, Madame Elisabeth Pauline De Gand, de Mérode, de Montmorency, princesse de Mamines et d’Hisenghien, dame des domaines de la maison de Chalon au Comté de Bourgogne d’où dépend la terre de Mignovilars, épouse séparée de corps, biens et habitations du très haut Léon Félicité de Brancas, comte de Lauraguais, demeurant ordinairement à Paris, présent à Besançon en son hôtel de la Vicomté, rue de la Vicomté, rue et place Dauphine, paroisse de St Jean-Baptiste, d’une part,

Et (d’autre part) les habitants, manans, résidans et possédant biens rière le village et territoire du dit Mignovilars, les corps et communautés du dit lieu, tous ici représentés par M. Jean François Xavier Girod, docteur en médecine, breveté du roi et résidant à Besançon, et le sieur Claude Antoine Girod, demeurant au dit Mignovillars, en qualité de leurs procureurs généraux et spéciaux, les deux comparant en personne, ( …)

1. les dits procureurs spéciaux, ès nom et qualités, qu’ils agissent, acceptent pour les habitans, manans, résidans, non résidans et possédant biens rière le village de Mignovilars, leurs successeurs et ayant cause, la remise (du droit du cens) que madame la comtesse de Lauraguais veut bien leur faire, comme elle fait par les présentes, par un effet de sa bienveillance, (…)

2. qu’ils acceptent pour droits d’usage et cantonnement dans ladite forêt de la Haute Joux, toute la partie de la forêt qui se trouve renfermée dans l’enceinte d’une LIGNE ROUGE tracée au plan de la descente en 1766. »

L’attribution de ce vaste cantonnement forestier en pleine propriété pour les seuls habitants de Mignovillard suscita naturellement l’incompréhension des villages voisins, habitués à des usages forestiers « très libéraux », plus ou moins définis par d’anciennes chartes médiévales, Ils crièrent à l’injustice.

Ils entreprirent, en représailles, des coupes sauvages de bois. La commune dut faire appel aux autorités judiciaires qui confortèrent Mignovillard dans son droit.

Comme l’explique la thèse historique du docteur Claude Isabelle Brelot, dans son article à la Société d’émulation du Jura, il serait erroné d’interpréter ce conflit comme une simple querelle de clochers.

C’est en fait toute une époque, issue d’ancestrales traditions pastorales, qui commençait à basculer vers un nouveau mode d’administration et d’aménagement forestier  plus  contemporain.

Ainsi les antiques lois, fondées par les premières chartes de franchises médiévales des Princes de Chalons, allaient être balayées. Un nouveau droit forestier s’imposera progressivement. D’autres cantonnements,attribués vers 1830 à la Restauration, au bénéfice cette fois de chacune des communes du val de Mièges, confirmeront de fait ce nouveau régime  forestier : celui des grands propriétaires privés et celui des communes.

Leur principale préoccupation sera désormais de faire fructifier leur nouvelle ressource forestière, quitte à restreindre la poursuite des anciennes activités pastorales. Dès lors sonnera le signal du déclin des pâturages, puis plus tard les fermes, granges et chalets d’estives de la Haute-Joux. Mais ceci est une autre histoire ! (lire Claude Isabelle Brelot)

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